Gary Peacock : « A Sleeping Bee »
(Verve V6 8578) : Bill Evans (piano, leader), Peacock (basse), Paul Motian
(batterie).
Bill Evans, Gary Peacock et Paul Motian. Peacock est un bassiste génial
un des plus grands qui soient en activité. Il a toutes les qualités
: la musicalité, le son, les phrases, tout ce qu'on peut demander
à un bassiste. Il a la musique... Ici, il est admirable mais
je préfère quand même ce qu'il a fait auprès
d'Albert Ayler. D'ailleurs, je crois bien que c'est ce qu'il préfère
également. Il est toujours allé très vite. C'est
un musicien qui avait une ambition démesurée et qui allait
droit au but. Il a débuté avec Clare Fischer ; immédiatement
après il est passé chez Bill Evans, mais ce n'était
qu'une expérience. Pour un bassiste, il est très important
de jouer en trio dans la mesure où l'on a encore plus de responsabilités
que dans une formation plus grande. En tout cas, ce qu'il fait dans
ce disque est merveilleux, comparable à ce qu'a donné
le trio avec LaFaro. Après Bill, ç'a été
Miles pendant trois semaines. Ça l'intéressait de jouer
avec Miles mais trois semaines ça lui a suffi, de telle sorte
que l'orchestre dans lequel il est resté le plus longtemps, c'est
celui d'Ayler. Puis, Ayler, ç'a été terminé
aussi. Je suppose que c'est la raison pour laquelle il s'est arrêté.
Il ne pouvait plus imaginer de jouer avec quelqu'un. Benoît Quersin
m'a raconté qu'il jouait des phrases tout seul, chez lui, à
toute vitesse, et il voulait que Benoît en fasse un disque. Benoît
lui a fait remarquer que malheureusement, ce serait invendable mais
Gary ne comprenait pas. Naturellement : ces phrases représentaient
le summum de ce qu'un bassiste peut faire aujourd'hui. Cinq étoiles
pour tout le monde.
Ray Brown : « Solo For Unaccompanied Bass » (Verve
3667) : Brown (basse solo).
Ray Brown. Pour moi, c'est la perfection. La basse est un instrument
très difficile à manier et Ray en joue pour¬tant avec
une assurance qui tient du prodige. Son «métier»
si on peut appeler cela du «métier» c'est une chose
digne de respect. Les musiques qui me plaisent ne sont pas toujours
celles qu'il joue, ce n'est donc pas un bassiste qui me donne envie
de suivre ses traces. Mais dans le contexte à l'intérieur
duquel il se place, il est extraordinaire ! Il a un son inouï,
un punch et surtout une maîtrise de son instrument incroyables
aussi bien en trio qu'en grand orchestre. J'ai entendu un disque de
big band où il joue comme un soliste, devant les sections : ¬
c'est fou de tenter ça avec une basse ! Mais Ray peut se le permettre
: je ne connais pas un bassiste qui ait son assurance. Sur ce plan,
il n'a pas été dépassé. Cinq étoiles.
Scott LaFaro : « Bebop » (Contemporary C 3549)
: Victor Feldman (piano, vibraphone), LaFaro (basse), Stan Levey (batterie).
C'est Scott LaFaro. Avec qui ? Aucune idée. Il est difficile
de reconnaître LaFaro ici (d'ailleurs je ne suis pas intimement
persuadé que ce soit lui : l'enregistrement est ancien et il
joue selon des conceptions qui sont celles de milliers de bassistes).
Parler de lui d'après ce qu'il fait ici, c'est un sacrilège,
car il a joué tellement mieux que ça ! LaFaro, c'est un
véritable génie : un musicien hors du commun. Il a débarqué
un jour d'on ne sait où et il a amené la basse considérablement
plus loin que là où elle était quand il l'a prise.
Pour commencer, il est le père d'une foule de très grands
bassistes ; ensuite, c'est un homme qui a su faire évoluer la
basse dans toutes les directions : rythmiquement, mélodiquement,
etc. Rythmiquement surtout : il a fait découvrir aux autres bassistes
qu'il y avait des possibilités rythmiques inexplorées
: arrêter de jouer les quatre temps, et bien d'autres choses plus
complexes. Il faut le considérer comme le maître à
penser de Peacock qui, sans LaFaro, ne serait certainement jamais allé
aussi loin qu'il l'a fait. Scott a mâché le travail à
beaucoup de bassistes. En outre, il possédait un son exceptionnel
: pas beaucoup de volume, mais une qualité de son inouïe
et il était capable d'avoir des inventions mélodiques
folles. Comme Peacock, il travaillait énormément. Je pense
que c'était un musicien colossal, qui n'a peut être eu
que le tort d'enregistrer surtout avec Bill Evans (je crois que c'est
pour cela que beaucoup de gens l'apprécient sans vraiment l'aimer).
Il existe un disque avec Ornette où il joue très différemment
et montre qu'il pouvait s'adapter à n'importe quel milieu. Aujourd'hui
il n'est déjà plus l'homme à suivre, mais il est
indispensable de le connaître... Pas trop ! Parce qu'il est de
ces musiciens qui vous donnent envie de vous arrêter de jouer,
qui vous traumatisent, en quelque sorte. Scott mérite cinq étoiles
; ici, je lui en donnerai quatre et demie.
Richard Davis : « Havana Song » (R.c.a. Victor
430 730) Nick Travis (trompette), Michael Zwerin (trompette basse),
Eric Dolphy (alto), John Lewis (piano), Richard Davis (basse), Connie
Kay (batterie).
Là je n'ai reconnu personne ! D'une façon générale,
cette musique m'ennuie profondément. Quant au bassiste, c'est
un musicien qui arrive à bien jouer de son instrument mais qui
n'a rien d'exceptionnel. On dirait qu'il obéit à toutes
sortes d'influences, qu'il est télécommandé. Chaque
fois qu'il commence une, phrase, on sait d'avance comment il va la terminer.
En plus, ce qu'il fait, il ne le fait pas très bien. Vraiment
je n'aime pas beaucoup. Deux étoiles pour le bassiste.
Charles Mingus : « Percussion Discussion » (America
30 AM 6052) : Mingus (basse, leader), Max Roach (batterie).
Max Roach est un fantastique batteur. J'ai eu la chance de l'entendre,
en direct à New York, dans une boîte où il faisait
pourtant simplement le bœuf : là, j'ai vraiment compris
ce qu'était Max Roach. J'étais placé à deux
mètres de lui et c'était affolant ! Quant à Mingus...
c'est Mingus une institution. C'est un très grand bassiste qui
peut beaucoup décevoir (ça m'est arrivé un jour
dans un club, par exemple). La raison en est qu'à part Dannie
Richmond, tous les autres musiciens changent au fur et à mesure,
soit qu'il les renvoie avec perte et fracas, soit qu'ils aient tellement
peur qu'ils se sauvent les premiers ! Ceux qui restent ne sont pas des
musiciens de très grande valeur. Conséquence : Mingus
s'ennuie parce que ce qui se passe autour de lui n'est guère
passionnant et l'orchestre finit par devenir quelque chose d'assez catastrophique.
Bassiste, il a toutes les qualités et, d'abord, un style, ce
qui est le plus important. Par ailleurs, il est capable d'écrire
de très beaux arrangements (quelques uns sont passables, mais
il y en a d'extraordinaires). Ensuite c'est un type qui a un poids extraordinaire
dans une formation. En ce sens, peut être est il le seul bassiste
capable d'avoir son orchestre à lui et d'en être réellement
le leader au détriment de son jeu de basse, d'ailleurs, parce
qu'il a déjà beaucoup à faire ailleurs : diriger
les musiciens, leur faire signe de démarrer, d'arrêter,
etc. C'est un type incroyable, aussi bien humainement que musicalement.
C'est peut être la plus forte personnalité de la contrebasse
parce qu'à la personnalité musicale il allie une personnalité
physique bien connue... Ce qui m'intéresse aussi chez lui, c'est
que ce qu'il fait est à la fois démodé et actuel.
Jouer aujourd'hui dans son style pourrait encore passer, alors qu'avec
bien d'autres bassistes considérables de sa génération,
ça ne pourrait pas marcher. Cela provient du fait que pendant
longtemps, il a joué avec des années d'avance et que sa
technique lui permet d'être présent après bien des
bouleversements. Cinq étoiles pour Max, cinq pour Mingus.
Paul Chambers : « I Want To Talk About You » (Prestige
84078) : John Coltrane (saxophone ténor, leader), Red Garland
(piano), Chambers (basse), Art Taylor (dm).
Paul Chambers, Coltrane, avec Red Garland et Philly Joe Jones. Sur
Coltrane, il n'y a rien à dire. Pour moi, depuis Parker, c'est
le plus grand musicien qui ait joué, un super génie...
Chambers, pour sa part, était un remarquable bassiste qui avait
réussi à faire une sorte de synthèse de tout ce
qui s'était passé avant lui. Tous les défauts qu'il
pouvait avoir se transforment à mes yeux en qualités.
Ainsi, il ne jouait pas toujours très juste mais son jeu avait
en contrepartie une fraîcheur exceptionnelle. De plus, il avait
un son magnifique (tout le monde connaît ses chorus à l'archet)
et un tempo incroyable. Je crois que le plus grand critère, pour
un musicien de jazz, c'est d'être considéré comme
un bon musicien par les autres musiciens, plutôt que par les gens
qui écoutent. Or, Chambers est l'homme qui, depuis l'ère
du be bop, a fait le plus de disques et a joué avec le plus de
gens. Une des raisons pour lesquelles on peut aussi l'admirer, c'est
qu'une fois rompue son association avec Philly Joe, il a joué
avec tous les batteurs et qu'avec tous, il collait parfaitement tout
en restant lui même. Voilà une chose dont peu de bassistes
peuvent se vanter. Etre capable de jouer avec des tas de gens différents
en conservant toujours autant de qualités, c'est finalement un
des critères les plus valables qui puissent exister, même
si l'on ne s'en rend pas toujours très bien compte... Chambers,
c'est le premier bassiste que j'aie écouté (avec Percy
Heath) et c'est mon grand amour ! Quand je l'écoute, il y a bien
sûr le plaisir de l'écouter, mais aussi des tas de choses
qui se passent à l'intérieur de moi et qui font que j'aurais
tendance à fondre. Je l'ai rencontré, six mois ou un an
avant sa mort et il était comme j'avais pensé : un type
qui s'est bousillé par excès de sensibilité. Il
avait la force et la sensibilité en même temps. Pour moi,
Paul Chambers, c'est presque une légende. De toute façon,
je lui donne cinq étoiles, ainsi qu'à Coltrane qui est
au dessus de toutes les louanges.
Red Mitchell : « Stella by Starlight » (Mercury
135.714) Mitchell (basse, leader), Bobo Stenson (piano), Rune Carlsson
(dm).
C'est Red Mitchell avec deux Suédois dont j'ai oublié
les noms. Red est une authentique personnalité de la basse, un
type qui a connu tout le monde et qui a probablement eu, au moins au
départ, une influence sur des musiciens comme Scott LaFaro. Je
n'en suis pas certain mais je parierais bien là dessus. Il a
une connaissance absolument phénoménale de l'instrument
ce qui lui a d'ailleurs permis de jouer avec une basse accordée
différemment : un exploit en soi. Il joue merveilleusement bien
: c'est un maître. Il est capable d'apprendre énormément
de choses à n'importe quel bassiste actuel, aussi bien à
Peacock qu'à Henry Grimes ou à Charlie Haden (d'ailleurs
je crois qu'ils ont tous plus on moins travaillé avec lui). En
ce sens là, c'est donc un musicien remarquable et je lui donnerai
cinq étoiles. Comment faire moins pour une sommité de
l'instrument ?
Henry Grimes : « There Will Never Be Another You »
(R.c.a. 7626) : Sonny Rollins (ténor), Don Cherry (cornet), Grimes
(basse), Billy Higgins (batterie).
Sonny Rollins, Don Cherry, Henry Grimes et Billy Higgins : cinq étoiles.
Cinq étoiles à Rollins parce que c'est un monstre, un
homme du même acabit que Mingus doté d'une personnalité
fantastique ; à Don Cherry par¬ ce que c'est un type exceptionnel,
en tant que personne aussi bien qu'en tant que musicien. Billy Higgins
pour sa part, est un merveilleux batteur et Henry Grimes est actuellement
l'un des tout premiers bassistes, dans la lignée des Peacock
et des LaFaro. De tous les bassistes actuels, il est celui qui a le
plus d'énergie. Peut être même est¬-il le plus
admirable de tous, mais pour l'apprécier vraiment, il faut l'entendre
en direct. Si on s'en tient aux disques, on peut avoir des doutes. J'en
ai eu moi même, malgré tout le bien que Don Cherry me disait
de lui. Puis je l'ai vu...
Niels Henning Orsted Pedersen : « Summertime »
(Début 140). Albert Ayler (ténor), Niels Bronsted (piano),
Orsted Pedersen (basse), Ronnie Gardiner (batterie).
Le ténor m'a d'abord fait penser à Archie Shepp. Quant
à la section rythmique je n'avais au début aucune idée.
Finalement, par recoupement, j'ai deviné que c'était Albert
Ayler, Niels Henning et deux Suédois dont je ne connais pas les
noms. A cette époque, Ayler jouait avec quelques années
d'avance sur beaucoup d'autres personnes. Niels, lui que je n'ai jamais
entendu en direct, est un bassiste qui a toutes les qualités.
Sauf une : je crois qu'il est très froid, du moins c'est l'impression
qu'il me donne et qu'il m'a toujours donnée. En dehors de cela,
et aujourd'hui plus encore qu'à l'épo¬que où
ce morceau a été enregistré, c'est un technicien
incroyable, un mu¬sicien formidablement doué peut¬-être
même trop doué (et trop caméléon). Il a une
telle facilité qu'il a pu assimiler énormément
d'influences. Passé par le stade Chambers (à l'archet),
il en est maintenant au stade LaFaro, à ce qu'il parait : tout
cela ne démontre pas une très grande personnalité.
Il faut dire aussi que Niels est un type qui fait trop d'affaires, qui
est trop sûr de lui. Il est très jeune (enfin, il a mon
âge) et il est la vedette de Scandinavie : je pense que ça
lui fait du tort. A part cela, c'est un excellent bassiste. Je mettrais
quatre étoiles, mais j'aimerais l'entendre en direct pour me
faire un avis définitif...
Charlie Haden : « Song for Che » (Impulse AS 9183)
: Haden (basse, leader), Don Cherry (cornet, flûte), Roswell Rudd
(trombone), Gato Barbieri (ténor, clarinette), Carla Bley (piano),
Paul Motian (dm), etc.
C'est Charlie Haden avec Gato Barbieri, Paul Motian, Roswell Rudd,
etc. De tous ceux que j'ai vus, c'est le bassiste qui m'a le plus impressionné.
J'avais beaucoup entendu parler de lui et j'avais écouté
ses disques avec Ornette Coleman ; à New York j'ai eu la chance
de l'entendre en direct et j'ai compris tout de suite quelle incroyable
personnalité c'était. Charlie Haden c'est un type formidable
à connaître, très conscient aussi de ce dont il
est capable. De tous les bassistes qui existent, il est peut être
le plus musicien : celui qui mettra le plus de musique dans une seule
note. Personne n'est capable, en jouant une simple mélodie de
quelques notes, de tirer de l'instrument plus de musique et de «
vibrations » que lui. Il n'a pas énormément de technique
mais il met sa technique au service de sa pensée et joue vraiment
tout ce qu'il entend, plus que tous les autres, exception faite de LaFaro.
Il a un son fantastique et bien d'autres qualités : un tempo
incroyable par exemple. C'est peut être aussi le bassiste qui,
en ce moment, a le plus d'oreille. Sa principale vertu, pourtant, c'est
la musique. Charlie. Haden c'est un bloc, qui n'a que des aspects positifs,
avec une sensibilité exceptionnelle… La musicalité,
en fait, je crois que c'est cela. Pour en revenir à ce disque,
il représente parfaitement la musique de Charlie. Il l'a réalisé
avec le plus de soin possible et c'est véritablement son enfant.
L'enjeu était très important pour lui et il a réussi.
Il a passé beaucoup de temps à le préparer, aidé
par Carla Bley pour les arrangements. Il est arrivé à
obtenir les musiciens dont il avait besoin pour ces séances et
ce sont les musiciens qu'il sent le plus (en dehors d'Ornette, mais
Ornette ne pouvait manifestement pas jouer dans son disque). Ce sont
les musiciens de son choix, c'est la formation de ses rêves et
c'est la musique la plus accomplie qu'il ait été capable
de faire alors. En outre, je suis sûr que c'est le moment musical
le plus important pour lui depuis qu'il a commencé la musique.
Cinq étoiles évidemment.